Lundi 12 novembre 2007 1 12 /11 /2007 18:58
9782913406599.jpg Hervé Le Corre, Trois de chutes, Pleine page / Ours Polar / éditeurs.

La Sérié Noire a changé. Quittant ses oripeaux populaires, son format de poche et son papier qu’on eût dit pelure, elle a grossi, grandi et s’apparente désormais au commun des polars de grand format. Sa production reste d’excellente qualité, tant dans la fidélité à certains auteurs que dans la découverte de nouveaux fétiches : le suédois Jo Nesbo et l’irlandais Ken Bruen sont là pour en témoigner. Malheureusement, ces changements éditoriaux ont fait quelques victimes parmi lesquelles figurent les trois premiers romans du bordelais Hervé Le Corre : La douleur des morts, Du sable dans la bouche et Les effarés n’ont pas trouvé un public suffisant pour connaître une édition de poche dans la collection Folio Noir mais ils se sont pourtant assez bien vendu pour «épuiser » leur tirage original. D’où cette paradoxale conséquence : ces livres sont devenus introuvables.

Il faut donc rendre ici hommage à une association d’éditeurs, Pleine page et l’Ours polar, d’avoir réuni ces trois volumes en un seul et de permettre ainsi aux plus jeunes ou aux moins avertis de découvrir les romans de formation du désormais célèbre auteur de L’homme aux lèvres de saphir.

La douleur des morts, récit de la vengeance d'un père, laisse déjà deviner l’auteur confirmé. Du Sable dans la bouche installe dans un Bordeaux gris et pluvieux, une femme, au lourd passé engagé, aux prises avec des fantômes qu’un policier voudrait réveiller. Quand aux Effarés, c’est le Bacalan de la Cité Lumineuse qu’il recrée, ses vieux qui ressassent, ses jeunes qui s’ennuient et tout un peuple d’employés, d’habitants et de passants et de putes. Pendant ce temps là, coule la Garonne et les corps qu’elle emporte…

Sur des trames classiques droit venues du néopolar, Le Corre a, dès ses débuts, eut l’art d’installer des ambiances, de ciseler des décors et d’y faire entrer des personnages crédibles et émouvants. Pour ceux qui connaissaient ces trois titres, L’homme aux lèvres de saphir ne fut donc pas une révélation mais plutôt le résultat d’une longue maturation, d’années de travail combinées à une qualité de regard sur le monde et ses êtres qui n’appartiennent qu’à lui.

 

mendelsohn.jpg Daniel Mendelsohn, Les Disparus, Flammarion

Il est fort difficile de résumer ici en quelques lignes les 650 pages de ce récit. Disons que pour Daniel Mendelsohn, tout a commencé lorsqu’enfant, il arrivait que sa seule apparition plongeât les membres les plus âgés de sa famille dans une tristesse proche des larmes. Une ressemblance physique trop frappante pour être ignorée avec quelque membre de son ascendance disparue en Pologne lors de la seconde guerre mondiale. S’ensuivait alors des conversations en yiddish, à voix basse dont l’enfant ne saisissait que quelques bribes. Ce n’est que plus tard, en se remémorant ces instants, que l’enfant devenu homme s’enquerra du destin des siens, disparus dans la nuit de l’Histoire. S’ensuit alors une longue quête, faite d’informations patiemment recherchées, de voyages aux quatre coins du monde à la recherche des rares juifs survivants de Bolechow, d’interviews patiemment recoupées, de fausses nouvelles et de vraies rumeurs ; le tout dans le seul but de savoir ce qu’il est réellement advenu de l’oncle Shmiel, de sa femme et de leurs quatre jolies filles, écartant le rideau d’une Histoire mémorielle faite de chiffres, d’archives et d’écrits savants. La question n’est plus « comment sont-ils morts ?» mais « comment ont-ils vécus ? ». Daniel Mendelsohn réinvente dans ce magnifique récit le souvenir de la Shoah, tant en hommage à ses aïeux disparus que par devoir envers lui-même et ses frères et sœurs. Parce qu’au bout du compte, si ardue que soit la quête, il est bon de savoir d’où on vient pour dire qui on est.


reinhardt.jpg Eric Reinhardt, Cendrillon, Stock

Je ne sais pas si la petite histoire littéraire – la toute petite, celle des couloirs des rédactions - retiendra de Cendrillon d’Eric Reinhardt qu’il fut le grand oublié des prix de l’automne 2007. Si ce n’est le cas, c’est en tout cas ma conviction.

Ce dont il s’agit ici, c’est de faire en un saisissant raccourci une histoire universelle de la violence sociale et de l’humiliation.

On voit, dans ce long et dense roman, l’auteur plongé dans le ravissement des journées automnales, qu’en fan prosélyte il vante dans de belles pages. On y voit aussi à l’œuvre trois biographies : un trader trop ambitieux, un obsédé sexuel et l’enfant d’un père suicidé. Cela est bien écrit, certes, mais la littérature a déjà traité de cela. Alors où est donc la nouveauté ? Outre l’incomparable brio littéraire d’Eric Reinhardt qui met au service de sa narration un inouï talent de styliste, il apparaît bientôt que l’auteur et ses trois personnages ne forment en réalité qu’une seule personne : Eric Reinhardt, celui qu’il est aujourd’hui et ceux qu’il aurait pu être s’il n’avait su se sauver de la malédiction en refusant, grâce au roman, d’entrer dans un système revanchard qui l’aurait certainement contraint, lui comme beaucoup d’autres, aux mêmes humiliations et au même implacable devoir de violence. L’automne comme une renaissance, l’écriture comme sacre rédempteur : si la littérature ne sert pas à cela, on se demande à quoi.

Image : L’écrivain Eric Reinhardt photographié à Paris en août 2004 © Jean-Luc Bertini 
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