Vendredi 11 janvier 2008 5 11 /01 /Jan /2008 10:58

undefined

Imaginez que vous vivez dans une contrée méridionale légendaire. Imaginez que partout autour de vous, affleurent les traces de l’une des civilisations les plus puissantes de l’histoire de l’humanité. Imaginez que, par la naissance ou par désir, vous décidez de vous installer là, sur cette terre, écrasée de soleil, plantée de rares arbres, sèche et pauvre, parsemée de villages et bourgades austères à la fois industrieuses et vivantes, mais dont les habitants semblent porter un poids invisible.

Vous avez la chance d’y pouvoir bâtir votre maison, d’y trouver un emploi. Vous êtes au sud de l’Italie, près de Naples, au pays de la Camorra.

Tout ce que vous y ferez, y verrez, y consommerez, participera du Système. Car c’est ainsi que Roberto Saviano, un jeune journaliste de 28 ans nomme cette organisation. Le Système, c’est la mise en coupe réglée de la Campanie toute entière par un groupe de clans issus de villages, de familles, de quartiers. Une multinationale à l’organigramme évoluant au gré des meurtres et des luttes de clans. Une multinationale dont les représentants et alliés dirigent une région, dont les activités recouvrent tous les secteurs de la vie économique, l’officielle comme la souterraine. La Camorra. 

Vous construisez votre maison : le Système a sa part dans la vente du terrain que vous venez d’acquérir. La pelleteuse qui en creuse les fondations appartient à un affilié. L’entrepreneur qui en bâtit les murs est sous la coupe des clans. Ses murs mêmes sont faits de briques, de parpaings et de ciment achetés à un grossiste adoubé par le Système. La route qu’empruntent vos enfants chaque matin pour se rendre à l’école a été goudronnée à la suite d’un appel d’offre truqué par des élus, fonctionnaires et entrepreneurs membres – volontaires ou forcés – du Système. 

Le lait que vous buvez le matin est distribué sous contrôle d’une entreprise du Système. La bouteille est vide, vous la jetez à la poubelle. Les ordures sont emportées et disparaissent dans une décharge sauvage créée pour servir des intérêts invisibles. 

Vos vêtements mêmes, qu’ils viennent de Chine ou soient au logo d’une grande marque, sont, à un moment ou à un autre, passés entre les mains d’affiliés à la Camorra, ils en portent, que vous le vouliez ou non, la marque. 

Chacun de vos instants, de vos gestes, l’air même que vous respirez dans cette région d’Italie, doit ou rapporte quelque chose aux clans. 

C’est cela que décrit Roberto Saviano dans Gomorra – contraction de Gomorrhe et de Camorra. Il y dévoile non seulement les rouages complexes et sanglants d’une machine qu’il voit comme le prototype de l’entreprise libérale par excellence, entièrement vouée au profit et à sa captation par un groupe de princes obscurs, de vassaux et de serviteurs trop contents de s’en partager les miettes, mais Gomorra décrit également la vie de tous ceux qui se trouvent sous la coupe de ces maîtres secrets, malins et brutaux. L’adolescent impatient de s’offrir une parcelle de pouvoir passe ses nuits sur son scooter, offert par un clan, à surveiller une « place », lieu de deal, contrôlée par ce même clan. Le commerçant est approvisionné par des grossistes contrôlés par un clan. Ce clan a passé des accords avec les plus grandes entreprises agroalimentaires italiennes afin d’obtenir des rabais conséquents sur leurs produits, en leur garantissant un quasi-monopole sur le marché. Le fonctionnaire doit son poste et son traitement à la diligence avec laquelle il traite les affaires qu’ « on » lui confie. Myopie et surdité sont aussi des qualités. L’élu, avant de l’être, doit s’assurer de la bienveillance des ses maîtres à son égard. La liste est longue de ceux qui doivent courber l’échine pour vivre en Campanie, la liste est même infinie. 

Bien sûr, quelques uns se rebellent et refusent de baisser la tête. Ils sont vite rappelés à l’ordre. Un avertissement discret, un regard, un signe suffisent. A ceux qui ne comprennent pas, ou qui pensent pouvoir passer outre, le clan promet l’enfer, ou la mort. Et il tient toujours ses promesses. 

Au-delà de la description d’un système scélérat, de ses serviteurs et de ses esclaves. Gomorra est aussi l’autobiographie d’un jeune homme, né sur cette terre, de et dans ce système – il ne peut en être autrement à Naples - à qui le poids de l’omerta est devenu insupportable. Un homme qui sait, qui connaît les noms, qui a vu les corps des « ennemis » abattus, celui de l’enfant qui s’est trouvé sur la trajectoire d’une balle, celui d’un prêtre révolté de voir ses ouailles menées par de si tristes bergers ; qui a vu les parrains et leurs séides parader en ville, leurs villas hollywoodiennes, leurs discrètes fermes perdues dans la campagne. C’est aussi le journal d’une fascination et d’un refus. Un refus courageux, puisque la vie de Roberto Saviano est aujourd’hui menacée par ceux dont il connaît et qu’il doit vivre sous protection. 

« Don Peppino traça un chemin dans l’écorce des mots, il grava dans la surface de la langue cette puissance que la parole publique, clairement énoncée, peut encore avoir. Il n’eut pas la paresse intellectuelle de ceux qui croient que la parole a épuisé toutes ses ressources, qu’elle est uniquement bonne à remplir le vide des esprits. La parole comme geste concret, aussi compacte que la matière, pour intervenir dans les mécanismes, bâtir comme avec du mortier, creuser comme avec une pioche. Don Peppino voulait trouver des mots qui agiraient comme un seau d’eau sur des regards souillés. Car, sur ces terres, le silence n’est pas la banale omerta faite de têtes baissées, de regards fuyants. C’est d’avantage une façon de dire « ça ne me regarde pas ». Un comportement habituel dans ces lieux, mais pas seulement : un repli volontaire sur soi-même, le vrai bulletin de vote en faveur des choses telles qu’elles sont, lancé contre une vitre blindée : pour la faire éclater… » 

C’est mots, écrits en hommage au Père Peppino Diana, prêtre abattu par la camorra, pourraient aussi décrire le projet fou que Roberto Saviano conçut près de la tombe de Pier Paolo Pasolini : redonner son pouvoir au verbe, lancé contre une vitre blindée : pour la faire éclater.

undefined Gomorra, dans l'empire de la camorra de Roberto Saviano, traduit de l'italien par Vincent Raynaud, Gallimard, 2007
Publié dans : Petits Lus - Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Retour à l'accueil

Commentaires

Aucun commentaire pour cet article

Recherche

Commentaires Récents

$$$$$

Syndication

  • Flux RSS des articles
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés