Vendredi 23 mai 2008 5 23 /05 /Mai /2008 10:00

Il y a des blogs que je visite tous les jours. Pas besoin de flux RSS, il est désormais dans mes habitudes aux petites heures du matin, tasse de thé en main, d'aller visiter un certain nombre de lieux amis, histoire de m'éveiller les neurones en douceur. Bien sûr, certains ont disparu de ma toplist, comme Ron l'infirmier dont l'invraisemblable melon a fini par me fatiguer. Tout commence donc par Pierre Assouline et Francis Pisani. Le bleu du ciel a aussi droit à ma visite quotidienne, un peu plus tard parce que le désespoir nonchalant de Nicolas est parfois un peu plombant. Mon côté latin sûrement, m'empêche d'avoir la même élégance dans la tristesse. Puis vient Boring, un des blogs les plus inutiles au monde - on dirait une vidéo de jeunesse de Pierrick Sorrin ; Catholicgauze et Strange maps pour la géographie (en bon paranoïaque, j'adore les schémas qui permettent de tout comprendre d'un coup) et enfin Eolas.

Eolas a depuis toujours mes faveurs et n'est pas prêt de les perdre. Sa clarté de vue, son sens de la pédagogie m'ont toujours impressionné comme la qualité de son écriture qui sait si bien mêler élégance, précision et nonchalance, dans des proportions parfaites. Un parfait gentleman en somme avec ce qu'il faut de morgue et de conscience de sa propre valeur pour tenir le quidam à distance sans toutefois l'effrayer. On reste devant ce puits de science juridique, un peu intimidé et reconnaissant. Tout au plus regretterai-je un certain manque de calme dans la contradiction qui lui fait parfois préférer le mépris à la patience dans certaines des discussions qui suivent ses posts, mais quand on a près de 100 commentaires à chaque billet, on peut le comprendre.

Tout ceci pour dire l'estime que je porte à ce Monsieur et le respect que j'ai pour sa mission blogosphérique.

Jeudi dernier, Maître Eolas a donc publié un fort judicieux commentaire sur l'arrêt rendu par la cour de cassation dans l'affaire Alapage ; arrêt qui cassait celui précédemment rendu par la cour d'appel et qui tendait à exonérer Alapage de tout tort dans une complexe accusation de contravention à la loi Lang de 1981 sur le prix du livre. Par rebond, cet arrêt remettait aussi en cause le jugement qui quelques semaines auparavant condamnait Amazon pour à peu près les mêmes motifs (en gros hein : je ne suis pas juriste et il me semble que les attendus des deux jugements ne sont pas exactement identiques. Mais le fait est que, même si les arguments de droit diffèrent, l'on a toujours affaire au SLF, syndicat majoritaire des libraires français, contre des libraires en ligne qui pratiquent les frais de ports gratuits et la réduction de 5% systématique, ce que ledit SLF considère comme de la concurrence déloyale).

L'article de Maître Eolas, que vous pouvez lire ici, a eu le mérite, outre de proposer une synthèse explicative idéale, de me faire réfléchir sur les tenants et aboutissants de ces manœuvres juridiques qui, à mon sens, dissimulent pour le moment les profonds bouleversements qui vont s'opérer dans toute la chaîne du livre, de l'écriture à la lecture en passant par l'édition, la fabrication et la distribution.

J'avoue que mon plaisir à toutefois été gâché par quelques piques à propos de l'utilité de la Loi Lang que je trouvai aussi infondées qu'inutiles. L'emploi du temps d'un avocat doit être ainsi fait qu'il ne peut parfois pas prendre le temps de se relire et de modérer son propos, je suppose. Je me suis quand même permis une réponse (en plusieurs années de lectures passionnées, j'ai dû poster trois commentaires sur ce blog) dont je vous livre ici la copie, fautes d'orthographe comprises...).

Bonjour Maître,

Une petite question me taraude depuis que j'ai lu votre compte rendu de l'affaire Amazon [lapsus, c'est Alapage].

A terme, et compte tenu des récentes dispositions sur les responsabilités du vendeur en ligne, le fait que le juge semble étendre les obligations du contrat jusqu'à la livraison de l'objet ne signifie-t-il pas que les commerçants en ligne, dont la responsabilité s'arrête aujourd'hui à la remise du colis au transporteur (ou à La Poste), devront s'engager à ce que le colis soit bien livré à la bonne personne ? Cela impliquera certainement des frais supplémentaires (garanties, assurances, services) à la charge du commerçant qui, de fait, sera obligé, passé un certain montant, de les répercuter sur les prix de vente.

Certains des commentateurs de ce billets ont mentionné des "remises éditeurs" (la marge du libraire) avoisinant les 50%. Pour avoir un temps œuvré dans l'édition, je doute que les marges des éditeurs, même s'ils possèdent leur propre structure de distribution soient à ce point extensibles que les grands libraires en ligne puissent sans dommages faire reposer toute la pression financière sur leurs fournisseurs. Il faudra donc, qu'atteint un seuil critique, le client prenne en charge une partie au moins du prix de ce service.

Exit donc les frais de port 100% gratuits.

D'autre part, j'ai trouvé votre commentaire de ce jugement d'une extrême clarté et d'une grande pertinence. Il m'a par exemple bien plus appris sur ses conséquences possibles que toutes les consultations des forums professionnels. Toutefois, mon plaisir à vous lire a un peu été gâché par vos commentaires, vains et peu informés, sur la loi Lang et son utilité.

Il existe en effet en France un tissu fort dense - bien qu'un peu plus mité chaque jour - de librairies indépendantes, grandes ou petites, qui doivent essentiellement leur survie à cette loi. En interdisant toute possibilité de dumping commercial d'une part et en protégeant la diversité éditoriale française d'autre part, cette loi à contribué à maintenir une qualité d'offre bien rare en ce monde. Elle a également participé au renouveau d'une génération de libraires au cours des années 80 qui produit aujourd'hui ce qui se peut faire de mieux en l'espèce. Je vous invite, si vous désirez approfondir la question, à contacter Henri Martin (La Machine à Lire) à Bordeaux, Christian Torrel (Ombres Blanches) à Toulouse, Josette Vial (Librairie Compagnie) à Paris ou ces libraires des Arbre(s) à Lettres, qui savent depuis longtemps gérer avec rigueur des librairies de création à la rentabilité plus qu'aléatoire. Ces librairies mêlent fort souvent des fonds spécialisés à un stock plus grand public qui leur permet de voir se mélanger clientèle de quartier et clients plus "intellos" ; elles ont également un important rôle social : organisation de rencontres littéraires, lectures et festivals, etc...

En parallèle au dispositif légal, a également été mis en place un ensemble de dispositifs : Direction du livre et de la lecture, délégations du livre dans les DRAC, création par un groupe de libraires et d'éditeurs de l'ADELC (association interprofessionnelle), création des agences régionales du livre, etc. qui, en proposant aides financières et techniques aux libraires et aux éditeurs en région, ont permis à ceux-ci de se professionnaliser, augmentant ainsi les chances de survie de leurs commerces. Ces aides ont également créé certains devoirs des libraires à l'égard de la communauté (voir le rôle social et culturel que je développais plus haut).

Voilà. J'espère que ces quelques [opinions] auront, un temps du moins, retenu votre attention et vous ferons mieux comprendre une situation qui ne peut pas être envisagée uniquement du simple point de vue du client.

PS. Je tiens la Griffe Noire pour ce qui se fait de pire dans le terrorisme livresque militant. Dommage ;-)


Pour aller un peu plus loin dans ces propos, il faudrait envisager ce problème comme un micro événement dans ce tourbillon qui est en train d'emporter le monde du livre. J'envisage donc de publier quelques billets sur ce sujet qui feront un succinct état de lieux et étudieront les quelques pistes que proposent les nouveaux modes de transmission d'informations et de dématérialisation des contenus. Les moins concerné d'entre vous y trouveront peut-être quelques éléments intéressants ; ceux que cela intéresse pourront commenter ces posts et m'aider à clarifier certains points. Quand à moi, l'exercice, je l'espère, me sera profitable et m'aidera à formaliser mes idées et à remettre cette question en perspective, il est bien temps.

Merci donc à Maître Eolas, pour son encouragement involontaire et à bientôt.

 

Illustration : La nébuleuse Amazon visualisée sur Touchgraph.com

Publié dans : Bits and sense - Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Retour à l'accueil

Commentaires

Aucun commentaire pour cet article

Recherche

Commentaires Récents

$$$$$

Syndication

  • Flux RSS des articles
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés