A ceux qui me demandent pourquoi le plus jeune de mes fils se prénomme Vladimir, je réponds "Lénine".
Mais en réalité...
Voilà un drôle d'agent secret piéton à Los Angeles à qui et pour des motifs qu'il ignore on a confié pour mission de déjouer un complot islamiste visant à enlever ou tuer rien moins que Britney Spears, star mondiale dont la perpétuelle déchéance aiguisant l'appétit de foules charognardes lui vaut d'être poursuivie jour et nuit par un essaim de paparazzis auxquels parfois il se mêle, rejoignant à pied ou en bus les bars, hôtels ou fast-foods qu'elle fréquente, oscillant entre glamour et trivialité, ce qui ne manque pas de le séduire, lui l'espion dilettante, à moins que les tâches de rousseur de la fort délurée Lindsay Lohan ne le distraient de la blondeur poupine qu'il doit protéger, guidé en cela par un paparazzo en chef crypto-marxiste, lui même appointé – du moins le croit-il – par les mêmes services qui l'emploient de loin, de très loin, de si loin même qu'il en finit par se demander si l'on ne serait pas tout de même un peu moqué de lui en lui confiant cette mission pour le moins hasardeuse mais qui lui vaudra une étrange histoire d'amour avec un sosie de l'interprète de Baby, Baby, one more time jusqu'à l'exfiltration vers le Mexique puis la mutation au Tadjikistan où il narrera à son homologue local son interminable et précis arpentage des rues angelines ainsi que sa fascination pour les vedettes et ceux qui en font commerce, le tout dans la langue ronde, riche et précise d'un Rolin en belle forme alternant compassion et ironie dans la description de cet étrange lieu, à la fois centre du Monde et nulle-part absolu, et de ses habitants ; Rolin dont la prose est si virtuose que ce livre pourtant idiot vous laissera comme moi, ému, séduit, vachement bien renseigné sur Britney et un peu amoureux d'elle, aussi.
Jean Rolin, Le ravissement de Britney Spears, P.O.L.
Lot 49 est une collection initiée par Christophe Claro, auteur, traducteur et désormais éditeur, à l'enseigne du Cherche Midi, une maison jusqu'alors pas vraiment réputée pour son avant-gardisme littéraire. Un entretien avec Claro et Mathieussent - lui aussi traducteur - paru je ne sais plus où - annonçait la couleur : les deux regrettaient que la structure économique de l'édition française empêchât que fussent traduits des ouvrages anglo-saxons difficiles (longs à traduire, difficiles à lire ; donc coûteux et peu susceptibles de rencontrer le succès public) et formaient le voeu de créer un lieu d'édition capable d'assurer la bonne réception française d'ovnis américains. L'affaire fut donc confiée aux bons soins du Cherche Midi qui publiait quelques mois plus tard Trois fermiers s'en vont au bal, de Richard Powers, avec un succès considérable. Pari fou, mais gagné.
Depuis, Lot 49 poursuit son chemin avec des réussites diverses : le très gonflant The Tunnel de William Gass, écrivain de pavés romanesques pour universitaires pervers ou le brillant Oméga mineur du belgo-ricain Paul Verhaeghen dont j'ai dit deux ou trois choses ici, et plein d'autres choses que je n'ai pas lues (je n'ai que deux yeux et j'aime bien dormir la nuit...).
Autres électricités est un bouquin étrange qui pourrait se présenter comme l'exact inverse de Moins que zéro d'Easton Ellis. Soit un récit fragmentaire et un rien halluciné d'un automne du nord américain dans un bled hanté par la mort accidentelle (?) de Liz, au retour d'un bal de promotion, un an auparavant. L'essentiel des récitants et protagonistes étant des adolescents du cru.
Techniquement, il doit s'agir d'un roman choral, mais j'éprouve quelques difficultés à employer ce terme en ce qu'il m'évoque une symphonie ou un truc plutôt bruyant en lieu de la succession de chuchotements qui constitue le livre. Des monologues intérieurs, ou des monologues tout-court qui tournent sans cesse autour de l'accident dont le récit jamais fait dessine en réalité le portrait d'un village enfoui sous l'ennui comme sous la neige. Un amoureux platonique, une conductrice de chasse neige, le fils d'un radio-amateur... Une white-trash engourdie, rêvant d'évasion mais rivée au lieu comme par une chaîne. La neige et la glace comme décor et comme métaphore.
C'est curieux de voir la puissance d'évocation que possède ce livre minimal qui traînait sur mon étagère depuis deux ans et que je me suis décidé à lire dimanche dernier, en quête d'un peu de bonne littérature, denrée rare sur ma table de nuit ces dernières semaines. C'est un livre triste mais infiniment séduisant.
Ander Monson possède un beau site web que je vous laisse découvrir, a publié de la poésie, aime les schémas électroniques et les choses cachées dans les choses.
« Je viens d'avoir trente-quatre ans, la moitié de la vie. Au physique, je suis de taille moyenne, plutôt petit. J'ai des cheveux châtains coupés court afin d'éviter qu'ils ondulent, par crainte aussi que ne se développe une calvitie menaçante. Autant que je puisse en juger, les traits caractéristiques de ma physionomie sont : une nuque très droite, tombant verticalement comme une muraille ou une falaise, marque classique (si l'on en croit les astrologues) des personnes nées sous le signe du Taureau; un front développé, plutôt bossué, aux veines temporales exagérément noueuses et saillantes. Cette ampleur de front est en rapport (selon le dire des astrologues) avec le signe du Bélier; et en effet, je suis né un 20 avril, donc aux confins de ces deux signes : le Bélier et le Taureau. Mes yeux sont bruns, avec le bord des paupière habituellement enflammé; mon teint est coloré; j'ai honte d'une fâcheuse tendance aux rougeurs et à la peau luisante. Mes mains sont maigres, assez velues, avec des veines très dessinées; mes deux majeurs, incurvés vers le bout, doivent dénoter quelque chose d'assez faible ou d'assez fuyant dans mon caractère.
Ma tête est plutôt grosse pour mon corps; j'ai les jambes un peu courtes par rapport à mon torse, les épaules trop étroites relativement aux hanches. Je marche le haut du corps incliné en avant; j'ai tendance, lorsque je suis assis, à me tenir le dos voûté; ma poitrine n'est pas très large et je n'ai guère de muscles. J'aime à me vêtir avec le maximum d'élégance; pourtant, à cause des défauts que j'ai relevés dans ma structure et de mes moyens qui, sans que je puisse me dire pauvre, sont plutôt limités, je me juge d'ordinaire profondément inélégant; j'ai horreur de me voir à l'improviste dans une glace car, faute de m'y être préparé, je me trouve à chaque fois d'une laideur humiliante. »
Michel Leiris, L'âge d'homme, 1939
Portrait de Michel Leiris par Francis Bacon
Il y a des êtres qui sont trop fragiles pour notre monde et que nous devrions protéger. L'art, visiblement, supporte mal cette forme viciée de darwinisme qui détruit les moins aptes à supporter sa violence parce que ce sont précisément ceux-là qui ne accommodent pas du monde tel qu'il est et créent, écrivent ou chantent pour le changer ou au moins nous le rendre un peu supportable. Tristan Egolf fut le grand écrivain de deux chefs d'œuvre, Le seigneur des porcheries (Lord of the Barnyard: Killing the Fatted Calf and Arming the Aware in the Corn Belt) et le présent Kornwolf.
Dépressif, il s'est suicidé en 2005, à 33 ans.
Son histoire est connue. Dans la droite ligne de la grande geste littéraire américaine, il a exercé 1000 métiers avant de tenter l'aventure européenne et de devenir chanteur des rues à Paris. Là, il rencontre une belle jeune fille qui l'héberge chez elle ; elle s'appelle Marie. Elle le présente à ses parents, qui se trouvent être Patrick et Dominique Modiano. Il traîne avec lui un énorme manuscrit, 100 fois récrit et toujours en cours, celui du Seigneur des porcheries. Grâce à ses relations, Patrick Modiano parvient à le soumettre à des éditeurs américains qui un à un le refusent avant que Gallimard ne se décide à le traduire et le publier. Le roman, on le sait rencontrera un grand succès critique et public – y compris aux USA - qui, un temps au moins, soulagera le jeune écrivain inquiet. Patchwork stylistique convoquant aussi bien Rabelais et Steinbeck qu la figure a posteriori inévitable de John Kennedy Toole, Le Seigneur décrit l'ascension puis la chute de John Kaltenbrunner, inadapté de génie, éleveur de poulets (ou de dindes ?) avant de devenir leader syndical d'une équipe de ramasseurs d'ordures. On y trouve déjà le terreau de Korwolf : la bêtise des sociétés rurales américaines, un hypocrite obscurantisme religieux qui s'accommode souvent fort bien d'un peu de cynisme ; la cupidité ; l'autisme messianique du héros, John Kaltenbrunner, frère jumeau de l'Ephaïm Bontrager de Korwolf. La lecture, pourtant sordide, n'en est pas moins jubilatoire grâce à la virtuosité narrative d'Egolf, à son humour noir et au rythme qu'il intime à son récit.
Amateur de boxe et de tauromachie, Tristan Egolf n'est pas homme à refuser le combat. Il retourne à cette Amérique qu'il détestait pourtant et s'engage dans les mouvements pacifistes qui fleurissent alors sous le règne du born-again Deubeuliou et de sa clique d'affairistes enchristés, se met en ménage, a un fils, publie un Jupons et Violons hélas anecdotique et s'épuise enfin à produire son
second chef d'oeuvre, Kornwolf.
Alors que dans Le Seigneur, le narrateur s'attachait principalement à la trace de John Kaltenbrunner, il s'applique ici à suivre, avec un sens certain de la distribution, les différents personnages de l'histoire, celle-ci gravitant autour d'un jeune Amish muet, Ephaïm Bontrager, héritier d'une lignée monstrueuse et de son double, le journaliste Owen Brynmor. On y croise un père violent, une tante et mère adoptive aimante et ambigüe (mais ça on ne le sait qu'à la fin), un entraîneur de boxe, une lumineuse jeune fille, des voisins abrutis (ce qui semble ne pas manquer dans la cornbelt ricaine), un flic véreux et stupide, des foules paranoïaques et un bon nombre d'américains bon teint légèrement dégénérés ou alcoolisés – ou les deux. Le récit est souvent nocturne, violent, sanglant, oubliant cette fois l'humour qui enchantait Le Seigneur – exception faite des passages relatant les pitoyables aventures journalistico-pugilisiques d'Owen, probable émissaire narratif d'Egolf. La charge est plus que féroce, personne ou presque n'est épargné, ni l'obscurantiste, ni l'avaricieux, ni le libéral couard. Egolf fait défiler dans ces 500 pages la galerie cruelle et exhaustive des types d'une Amérique rurale souvent idéalisée par les ultra-conservateurs ricains, adeptes des Tea-Parties en tête, pour son supposé bon sens et son pragmatisme. Pour gagner en efficacité rhétorique, la charge aurait pu (ou dû) être moins violente, mais elle aurait alors beaucoup perdu de son pouvoir d'évocation. Car c'est dans l'expression de ses sentiments les plus extrêmes – son amour inquiet d'Ephraïm et de la belle Fannie ou sa détestation des culs-bénis – qu'Egolf se révèle un immense écrivain. La diversité des points de vue a ce double mérite de rythmer le récit et de donner sur chacune de ses composantes, Amishs, baptistes ou luthériens, boxeurs, journalistes, flics paniqués, piliers de bistrots, un éclairage singulier et pertinent.
Et curieusement, comme dans Le Seigneur, de ce chaos sanglant parvient à naître une lumière faible mais heureuse, la lueur de vie qui sauve Ephraïm, celle qui rédime Jack l'entraîneur, permet à Owen de trouver enfin sa voie, à Fannie de conserver un peu d'espoir.
Mais visiblement, cette flamme que Tristan Egolf aura insufflée à son roman, il l'a trop tôt perdue et nous voici donc orphelins d'un écrivain - un de plus - et désormais gardiens de son œuvre.
Tristan Egolf, Kornwolf, Gallimard Folio ; Le Seigneur des porcheries, Gallimard Folio.
Images : Tristan Egolf (source Easysubcult), Amish (source Everythingcu)
Les villes vaincues sont habitées par des fantômes. Certains sont morts, la plupart sont vivants. David Peace le vérifie de Leeds à Londres, de Londres à Tokyo.
Tokyo ville occupée est le second opus japonais (après Tokyo année zéro) de l'auteur anglais rendu célèbre par sa tétralogie 1974, 1977, 1980, 1983.
Tokyo, ville défaite de 1948 et Leeds l'industrieuse ruinée des années soixante-dix se ressemblent en ce qu'elles sont peuplées d'âmes errantes affolées qui cherchent le berger capable de les conduire au repos.
Dans ce livre les âmes sont 12.
12 victimes, empoisonnées par un braqueur de banque rusé et courtois.
12 comme les chandelles qui brûlent et s'éteignent au fur et à mesure qu'avance le roman.
12 comme les 12 chapitres de Rashomon dont la construction a inspiré Peace.
Peace déterre les morts, les fait parler, les embrasse, les remet en terre et les pleure.
J'ai longtemps cru qu'il était un romancier malade et morbide. C'est juste un grand écrivain.
Ce livre le prouve.
Encore une fois.
© Suse Walzczak
Macao et Cosmage est un livre pour enfant, écrit et illustré par Edy Legrand et publié par Gallimard en 1919. 91 après, il est toujours magique... Si vous avez des enfants, offrez-le leur. Si vous n'en avez pas, offrez-le vous !
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