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Le Dépassionné

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Des motos, des filles et de la métaphysique.

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A shortcut to "The Road"

C’était en 1992. J’étais libraire alors et Patrick Raynal étrennait une nouvelle collection chez Gallimard : La Noire, avec The long Good Bye de Raymond Chandler et un bouquin d’un certain Cormac Mc Carthy, qui portait une long et beau titre : Méridien de sang ou le rougeoiement du soir dans l’Ouest. Raynal, au travers de ses critiques et d’une conversation à bâtons rompus sur la littérature américaine m’avait fait découvrir Jim Harrisson, Thomas Mc Guane et l’incroyable Thomas Pynchon ; je pensai donc pouvoir lui faire confiance et j’avais raison.

Méridien de sang… avait à l’origine été publié, sans succès donc sans lecteurs, par Robert Laffont. Ce western d’apocalypse décrivait dans une langue incroyablement baroque, l’errance d’une troupe de hors-la-loi dans le sud-ouest américain, à deux pas de la frontière mexicaine. Fonctionnant sur un procédé facilement identifiable : l’opposition entre l’extrême lyrisme des descriptions des paysages et l’emploi d’un style d’une absolue sécheresse pour le récit des aventures des protagonistes, Méridien de sang était pourtant un livre immense et fut pour moi l’occasion de rencontrer celui qui devint l’un de mes écrivains de chevet. Vinrent ensuite, dans le désordre ou plutôt dans l’ordre dans lequel je les ai trouvés, Suttree, Un enfant de Dieu, Le gardien du verger, De si jolis chevaux… 

Puis le me lassai. La Trilogie des confins me semblait être une pâle reprise de ses obsessions : lyrisme, goût des valeurs viriles, détresse existentielle opposée à un espoir quasi mystique, description de la violence comme d’un élément constitutif de l’identité américaine et panthéisme typique des écrivains « ruraux » américains, j’en avais trop lu. 

Sept ans ont passé ensuite sans nouvelle de celui que je pensai être devenu un académicien confit dans son miel, nourri sous perfusion de prestigieuses bourses et résidences universitaires et condamné à l’éternelle répétition de son chef d’œuvre. C’était évidemment sans compter sur les ressources du bonhomme qui revint en 2006 avec un Non ce pays n’est pas pour le vieil homme, bref bouquin d’une paire de centaine de pages, récit à la fois légendaire et contemporain d’une traque à la trame aussi sèche que l’écriture, aux personnages d’une humanité jusque là inconnue chez Mc Carthy et au style « implacable et froid comme un couteau d’abattoir ». Ce n’était pas une renaissance, c’était une résurrection. Et j’étais redevenu Mc Carthyste. C’est donc avec espoir et une certaine tranquillité d’âme que j’attendais l’opus annoncé pour ce début d’année, La Route, dont le titre m’évoquait déjà une chevauchée sauvage, un western sanglant ou un roman sudiste à la Suttree. Et une fois de plus je me plantai. La Route n’est pas un roman de plus. C’est un grand livre.

Quittant les chemins tant de fois parcourus – même brillamment - de ses marottes fictionnelles, Mc Carthy ose un roman d’anticipation, s’ouvrant sur un monde gris d’après la catastrophe, étouffé des cendres d’une fin du monde manquée qui stérilisent peu à peu toute vie sur la terre, comme les espoirs de ceux qui l’arpentent. Sur cette terre se trouve une route et sur cette route un homme et son fils qui poussent devant eux un caddie contenant leurs maigres possessions. Comme Ulysse veut rejoindre sa terre, ils veulent rejoindre la mer où, croient-ils, ils pourront à nouveau vivre en paix, loin des dangers de l’errance, des tueurs, voleurs, anthropophages et autres illuminés qui peuplent ce monde sans autre loi que celle de l’instant. Un monde de l’absolue solitude où le moindre répit devient un miracle, où l’avenir est un rêve, comme l’est aussi le passé qui s’estompe, sans les souvenirs à quoi s’accrocher. L’homme et son fils marchent vers un but, mais apparemment sans espoir. Ils veulent arriver, un point c’est tout. Dans le temps du roman, surgissent quelques souvenirs d’une femme, la mère de l’enfant, d’un avant l’exode où semble-t-il se sont jouées bien des choses. Surgit aussi la maladie du père qui lui ronge peu à peu les poumons, écho du cancer qui semble dévorer le monde. Le quotidien n’est en général qu’une marche pénible vers l’étape du jour, sans chemin déterminé, un cap : le Sud. Cette route est semée de quelques rencontres, dangereuses ou inquiétantes, comme ce vieillard biblique qui laisse au père et au fils l’avis d’un aveugle sur un monde noir. Les miracles existent aussi, qui leur font découvrir, alors qu’ils sont proches d’être vaincus par la faim, un cache secrète regorgeant de nourriture et de matériel, un bateau échoué rempli des souvenirs d’avant le chaos, une plage… On rendra ici un hommage appuyé à François Hirsch, infatigable traducteur de l’œuvre de Mc Carthy, qui livre dans ce livre l’adaptation impeccable et précise de la prose du grand américain. 

Au lyrisme fou des paysages des premiers livres, à la violence brute du Texas de Non, ce pays… se substitue l’épure d’un style voué à décrire le gris du monde que traversent les personnages – je n’ose pas parler de héros. Il n’est point ici question de sécheresse de style, mais d’une adaptation de la prose de Mc Carthy à la description minutieuse des mille variations de la non-couleur qui couvre toute chose. Sur ce fond opaque se déroule un quotidien fait de petits gestes minutieusement décrits : ils sont essentiels à la survie, qu’il s’agisse de la réparation d’un réchaud, de la description d’une arme de fortune ou de la pénible marche à travers la montagne enneigée. Le sens concentré de ces instants, le peu d’avenir que tout ceci laisse entrevoir peut laisser à penser que l’espoir, ou du moins la croyance qu’il existe un futur au-delà de la prochaine nuit, est absent du livre alors qu’il ne s’agit en réalité que de cela. De ce qu’il faut risquer pour survivre dans un monde mourant, de ces jours à vivre que porte l’enfant, de la mort qu’emporte le père désespéré partout avec lui, jusqu’à la fin. Le livre se clôt et s’ouvre à la fois, sur une mort et sur une renaissance. Et le père reste là, gisant, et son fils le laisse et prend la main d’une femme. L’enfant christique a donc un futur, et avec lui le monde. 

On le voit, ce sont donc les mêmes thèmes qui agitent ici ce monde désespéré. L’instant, le futur, la violence, la survie et les sacrifices nécessaires pour y parvenir, le sens que l’on donne aux choses, la mission dont on s’investit soi-même. A l’instar de Non, ce pays…, La Route est un roman désespéré sur l’espérance. Un livre sur la croyance et sur l’irréductible capacité qu’à l’homme de se réinventer dans un monde chaque jour plus hostile, chaque jour moins compréhensible. Je vous le disais : c’est un grand livre.

Cormac Mc Carthy, La Route (The road), traduit de l'anglais (USA) par François Hirsch, ed. de L'Olivier

Note : Juan Asensio (le Stalker) est un lecteur de génie quand il oublie de se prendre pour la réincarnation de Léon Bloy, l'humour en moins. Il a récemment publié une très belle lecture de La Route sur son blog [ici].

 

Publié le 02/01/2008 à 18h10 dans Petits Lus

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